Fontenay-sous-Bois, région parisienne, le 25 novembre 2012,

 Un peu de soleil aujourd’hui ; le bassin parisien est connu pour sa grisaille. Mais nous jouons en après-midi la dernière de cette tournée bienvenue. Pas de balade automnale mais la fin d’une autre boucle, débutée ici en février 2010 par la lecture de ma pièce dans le cadre des Lundis Inédits, conçue par la cie Influenscènes (dir. Jean-Luc Paliès), créateur et passeur de théâtre. Bravo ! Entre temps nous sommes allés au Mali en décembre 2011. Grâce au soutien indéfectible d’Evelyne Biribin, directrice de Fontenay en Scènes. Bravo !

La tournée a commencé par une résidence à Montreuil, une des villes voisines. On dit que c’est la deuxième capitale du Mali. Juliette et Flore ont animé un atelier sur une semaine auprès des jeunes et des animateurs d’un centre de loisir. Puis Diabé a rejoint l’équipe pour intégrer les représentations en France. Le temps de résidence de travail se passait au Théâtre des Roches, un lieu culturel bien impliqué dans son quartier. Diabé parle soninké et a traduit le texte dans sa langue. Nous avons joué à Montreuil au théâtre Berthelot le 21 novembre. Une représentation très chaleureuse devant deux cent personnes, dont 130 jeunes et parfois très jeunes, moins de six ans, des centres de loisirs de la ville. Nous avons réussi à faire venir deux programmateurs, très heureux de découvrir la pièce. La programmation s'est faite dans le cadre de la quinzaine de la solidarité internationale. Riche idée, mais nous étions en capacité d’assurer deux représentations. Ainsi, j’ai pu assister à un théâtre forum sur les discriminations ainsi qu’une conférence gesticulée d’Antoine, de la scop Vent Debout de Toulouse sur les dessous des aides destinées aux pays africains. Bon accueil et résidence agréable dans le parc de Montreau où siège le Musée de l’Histoire vivante, créé par des militants communistes dont Jacques Duclos. J’y ai suivi l’exposition « Ouvriers et patrons ». J’ai aussi pu observer que dans le parc se sont acclimatés plusieurs couples de perroquets, autres phénomènes de migration. On ne leur a pas demandé leurs papiers à ceux-là ! Le réchauffement climatique n’est pas une illusion, le bassin parisien est une sorte de cloche polluée où ce phénomène s’amplifie.

A l’occasion de cette tournée nous avons retrouvé avec bonheur nos amis traducteurs et complices du projet, impliqués dans les conditions de vie des résidents sans papiers, Dabo, Julia, Kébé, Jane, Anne …

Beaux échanges avec eux sur les conditions de vie des maliens en France, ainsi que leur organisation sociale. Comment par exemple ils tentent de poursuivre ici un semblant d’organisation traditionnelle. Un représentant du chef de village est nommé. Au mieux, cette organisation permet d’optimiser le système de versement des aides financières aux familles restées au village par la concrétisation de projets communautaires : construction d’écoles, de centres de santé. Mais le revers de la médaille c’est que le gouvernement malien a tendance à se reposer sur ce système et tarde à s’impliquer réellement dans ces projets.

Passage un soir par un squat de Montreuil. Certains durent, d’autres sont éphémères, évacués à 5h du matin par les forces de police. Cela tient souvent à la situation de l’immeuble occupé, propriétaires connus ou pas, imbroglios juridiques. L’arbitraire règne, à tous les niveaux. Rappelons que la maire de Montreuil est Dominique Voynet, que la ville attire de plus en plus de « bobos » parisiens, car les tarifs de l'immobilier y seraient moins élevés.

Interrogations et réflexions sur la situation du migrant malien en France. Si l’homme malien est déjà marié au pays, il lui sera très dur de vivre ici sans relation affective forte, le lien qui le lie à sa famille du village est une chaîne qu’il ne peut briser au risque de se perdre et de perdre sa famille. D’où une situation morale très fragile qui peut amener à des décompensations et des troubles graves. Le cas de l’homme célibataire arrivant en France est différent. Certains comme nos amis maliens, construisent une vie affective avec une femme française, blanche, conçoivent des enfants et tentent de bâtir leur vie ainsi, sans rompre les liens avec la famille. Mais ils savent que leur vie de famille est dorénavant, ici, en France. Sans vouloir rompre non plus ce qui les lie au village. Ils doivent trouver l’équilibre et l’acceptation qui leur permettent de vivre pleinement cette situation. Malheureusement nous n’avons pas eu le temps de parler des situations des femmes maliennes arrivant en France. Ce sera l’occasion d’autres échanges fructueux.

Puis nous avons déménagé pas très loin, à Fontenay-sous-Bois, logés dans un ancien appartement de fonction d’instituteurs, au-dessus de bureaux utilisés par l’inspection d’académie. Près d’une école, donc. Réveillés par les élèves se précipitant dans la cour de récréation. Quartier urbanisé, alternant de grandes tours de quinze à vingt étages et des plus petites avec pas mal d’espace entre les blocs et des espaces verts. Ici dans le logement nous n’entendons aucun bruit de la ville, entourés d’arbres, étonnant. Nous constatons combien l’implication de Fontenay en scènes, le service culturel de la ville, dirigé par Evelyne Biribin est efficace et aux petits soins avec nous ; le service, sous l’impulsion d’Evelyne, est notre principal partenaire sans qui nous n’aurions pas pu aller au Mali. Les pré-achats de la pièce ont été une bouffée d’oxygène. Nous vérifions ce travail par un service de communication efficace. Partout nous apercevons les affiches du RPN, dont des très grandes, à côté des affiches de la belle expo consacrée à Adolfo Kaminsky, à la halle Roublot, superbe nouveau lieu populaire de croisement culturel. Les quatre représentations à l’espace Gérard Philipe ont alterné avec des ateliers à destination d’une classe de sixième puis avec des adultes. L’espace G. Philipe implique une petite jauge, nous retrouvons une dimension intime, qui permet de bons échanges en bord de scène après chaque représentation. Nous sommes en plein dans le débat sur les relations nord-sud et cela est bien compris par le public, des petits aux plus grands. La petite histoire individuelle, représentée par le fait divers, rejoint l’histoire collective et universelle des relations humaines sociales, économiques, géopolitiques. Nous avons visé juste en entreprenant ce travail sur la langue, sur les trois langues du spectacle, bambara, soninké, français. Nous pensons vivre ici, mais notre vie est aussi là-bas, partout dans le monde, dorénavant – mais cela, en fait, depuis longtemps - nous ne pouvons plus nous cacher cela .

A l’occasion de la quinzaine de la solidarité internationale, était proposé, le jour de notre dernière représentation, une journée de solidarité avec le Mali. Lors d’un débat j'ai entendu deux femmes maliennes, l’une de Kidal, une des villes occupées par les extrémistes, l’autre, membre du gouvernement, préciser la situation actuelle extrêmement douloureuse et risquée du Mali. Leurs appels à ce qu’on écoute absolument les populations avant la précipitation vers une guerre – qui serait catastrophique - semblaient essentiel ; mais que pèsent-ils face aux décisions déjà prises par les instances internationales ? Une fois de plus, les dégâts « collatéraux » de cette guerre annoncée ne sont pas véritablement considérés. Ainsi en fut-il de même pour la soi-disant libération de la Lybie. Pourquoi, par exemple, ne pas envisager d’autres moyens, comme l’infiltration, dans chaque zone occupée, de militants chargés d’aider la population à se libérer du joug islamiste, en s’appuyant sur les poches de résistance, en court-circuitant, par la circulation de nourriture et d’argent, les actions des occupants ?

Aux dernières nouvelles, nous apprenons l’enlèvement d’un otage à Diéma, sur la route qui mène de Bamako à Nioro du sahel. Nous y avions fait halte pour nous restaurer en décembre 2011. Irène avait joué à la femme serpent avec un python. Puis de Nioro nous avions pris la piste pour Youri. Cette région est donc à présent contaminée elle aussi par les exactions des extrémistes islamistes et donc gravement menacée. A croire que le gouvernement actuel, où siègent toujours des militaires putchistes est incapable d’assurer la sécurité même dans les régions restées jusqu’ici épargnées.

Le rallye papa Noël continue donc sa route avec bonheur et chaque fois avec dynamisme et force. L’auteur continue d’être présent, un compagnonnage enrichissant et interrogatif sur la « machine théâtrale », ce qu’elle peut impliquer, quand on la conçoit ainsi, de transversalité culturelle et sociale.

Je continue ma quête – que peut-elle bien signifier ?- de la recherche du concurrent qui a heurté Kama Bouné en 2000. La piste se précise. Je suis maintenant en mesure de contacter le co-équipier qui était dans la même « team » lors de cette édition du rallye Paris Dakar. Reste à savoir comment. Car j’espère par son biais avoir les éléments précis pour joindre enfin le motard malheureux. Curieusement je ne me presse pas ; une certaine appréhension sans doute me freine. Peut-être parce que je sais que ce contact, qui pourrait s’établir enfin, sonnerait probablement la fin définitive de mon aventure, commencée un beau jour de 2000 lors de la lecture de l’article de Nicole du Roy dans Télérama.